Nouvelle constitution. « À Cuba, je n’avais jamais vécu une telle démarche »

Le 24 février, les Cubains voteront sur le projet de la future loi fondamentale, après des mois de consultation où les préoccupations sociales et sociétales ont abondé. Dans un climat de tension régionale, Washington profère des menaces.

Amarrés dans la baie de La Havane, d’immenses paquebots de croisière déversent un flot continu de touristes qui découvrent, souvent ébahis, une ville au cachet inégalable. La capitale est en cours de réhabilitation ; elle se transforme aussi, au gré des changements économiques amorcés, il y a une dizaine d’années. Les restaurants privés côtoient désormais les indémodables établissements détenus par l’État. De l’autre côté de la rive de la Vieille Havane, le décor de la raffinerie Nico-Lopez est certes moins glamour, mais tout aussi indispensable à la Grande Île. Zulma Pila Galvez, la directrice générale de ce complexe pétrolier, aime à rappeler que la torchère est un phare visible, bien au-delà des 8 km2 que compte cette entreprise. Comme sur le reste de la Grande Île, les près de 1 100 salariés ont planché, trois mois durant, d’août à novembre 2018, sur le projet de réforme constitutionnelle dont la nouvelle mouture doit être adoptée par référendum populaire, le 24 février. « C’est un processus inédit. Je suis née en 1973 et je n’avais jamais vécu une telle démarche. Tu te surprends à voir comment les ouvriers, les cadres l’étudient avec sérieux et font des propositions », déclare, avec enthousiasme, Zulma Pila Galvez, syndicaliste et directrice de cette entreprise publique créée dans les années 1957-1958 sous les labels Esso et Shell avant d’être nationalisée, le 6 août 1960, un an après la révolution.

« L’idée d’une réforme salariale intégrale »,

« Dans les réunions, il n’y a pas de différence de statut entre les interventions des ouvriers et des cadres, mais il a fallu adapter les réunions en fonction des tours de travail. Beaucoup ont fait des apports par écrit. Nous n’avons pas seulement parlé de ce qu’est une entreprise d’État, de la production, mais également du statut des travailleurs cuenta propistas (qui travaillent à leur propre compte –NDLR) », abonde Mirtha Otera de Zayas, qui occupe un poste au sein du laboratoire de la raffinerie. Au total, plus de 8,5 millions de Cubains sur une population totale de 11,5 millions ont participé aux 133 681 réunions qui ont eu lieu dans les entreprises, les centres de travail, les quartiers et les universités. Des discussions à bâtons rompus et très animées qui se sont achevées par la rédaction de 783 174 propositions, amendements, ajouts, modifications, suppressions. Au sein de la raffinerie, « l’aspect le plus discuté aura été le thème de la reconnaissance de la propriété privée ainsi que la cohabitation des secteurs économiques étatiques et non étatiques », précise Kenya Pavon, avocate et responsable du Parti communiste de Cuba (PCC).

La future Constitution, qui viendra remplacer celle de 1976, intégrera les grandes lignes des deux derniers congrès du PCC placés sous le signe de « l’actualisation du modèle économique ». Outre la réaffirmation du caractère « socialiste » du processus, le texte fondamental reconnaîtra aux côtés des entreprises et des secteurs stratégiques de l’État – santé, éducation, tourisme –, les coopératives ainsi que les entreprises mixtes et privées. Si la propriété sociale reste majoritairement publique, l’accumulation de la propriété privée sera régulée et limitée par la loi. Les inquiétudes quant au secteur privé, qui gagne du terrain avec plus de 588 000 travailleurs, soit 13 % de la population active, s’expliquent également par la dualité monétaire avec l’existence du peso cubain (CUP, monnaie nationale) et du peso cubain convertible (CUC) en raison du blocus économique, les bas salaires et un faible pouvoir d’achat, en dépit d’un épais matelas social : loyers inexistants, prix du gaz, de l’électricité et du téléphone fixe dérisoires, aides au transport, carnet de ravitaillement. « Nous avons dû éclaircir ce qu’est le rôle d’une constitution et ce qui relève des lois. En avril, nous aurons le congrès de la Centrale des travailleurs de Cuba. Une des questions fondamentales sera celle des salaires, et des prix. D’où l’idée d’une réforme salariale intégrale qui, plus que le niveau de rémunération, comprend l’enjeu d’une production plus importante des richesses. Si nous augmentons les salaires et que les prix continuent de monter, nous importerons davantage, et cela aura un effet nul », estime Marleny Gonzalez Diaz, la secrétaire ­générale du bureau syndical.

« Désormais, le mariage se fonde sur le libre consentement »

Dans le champ sociétal, le fameux article 68, consacrant l’« union volontairement concertée entre deux personnes (…) n’a pas été évoqué », précise la syndicaliste. Il a pourtant focalisé, ou plus exactement polarisé les débats, avec pas moins 192 408 propositions. « Il y a des apports et des désaccords. Au terme du débat, il doit se dégager des consensus, sinon on débattrait pendant vingt ans. Le fait de choisir qui a le droit de se marier ou non est une position machiste. Cet article est une avancée dans une Constitution qui, sur le plan politique, veut être la plus inclusive et la plus révolutionnaire parce qu’elle n’exclut personne », explique José Cabrera, député et secrétaire général du Syndicat national des travailleurs des industries chimique, minière et énergétique. Finalement, le désormais article 82 dispose que « le mariage est une institution sociale et juridique. C’est une des formes d’organisation des familles. Elle se fonde sur le libre consentement et l’égalité de droits, des obligations et la capacité légale des conjoints ». « La variation dans la nouvelle proposition repose sur la substitution de “personnes” par “conjoints” (…) qui maintient la possibilité que toutes les ­personnes puissent accéder à l’institution matrimoniale », soutient Mariela Castro, députée et militante reconnue des droits LGBTI en tant que présidente du Centre national d’éducation sexuelle.

Le seuil de deux mandats présidentiels a été retenu

Un autre registre, tout aussi âprement fouillé avec 74 450 opinions recensées, concerne la durée du mandat présidentiel et l’âge pour l’exercer. « Certains préconisaient la limite des mandats, d’autres estiment que, si les compétences sont là, pourquoi le président ne pourrait pas continuer à ­diriger le pays. Le seuil de 35 ans pour pouvoir être président a aussi fait débat. Des salariés pensent que, si les capacités existent, pourquoi s’en priver avant cet âge ? » rapporte la communiste Kenya Pavon. Le seuil de deux mandats présidentiels a été retenu, ainsi que l’âge requis pour l’exercer, compris entre 35 et 60 ans. Autre nouveauté, l’État cubain aura un premier ministre qui sera désormais chef du gouvernement et élu par l’Assemblée nationale sur proposition du président. Les municipalités se verront confier davantage de pouvoir.

Hier encore, l’appel à un « oui » massif était réitéré, à l’aune des menaces proférées contre la Grande Île par les États-Unis et son porte-voix régional, l’Organisation des États américains. Il y a une semaine, le secrétariat général de cet appendice de Washington qualifiait le référendum du 24 février d’« illégitime », reprenant ainsi la même sémantique à l’œuvre pour dénigrer le président vénézuélien, Nicolas Maduro, au prétexte que cette « réforme constitutionnelle (…) ne naît pas du peuple, elle naît du Parti communiste ». Dimanche, le bras de fer historique entre la première puissance mondiale et Cuba se joue au fond des urnes pour étouffer un dangereux bruit de bottes.

Cathy Dos Santos