Les brigades médicales « Henry Reeve » : Prix Nobel ou abus de diplomatie ?

Le fait que Cuba soit en mesure d’envoyer ses brigades médicales d'urgence Henry Reeve dans 23 pays a été très bien perçue au niveau international. Ces Brigades ont récemment été proposées comme candidates au prix Nobel de la paix. Pourtant, leurs missions ne sont pas toujours vues d’un bon œil, et pas seulement par les États-Unis, dont on pouvait s’y attendre. L'envoyé spécial des Nations unies pour l'esclavage moderne et Human Rights Watch se sont également montrés critiques par rapport à l’envoi de ces Brigades. Pour Cuba, il s’agit là d’une vaste campagne de diffamation.

Passons en revue les principales réserves adressées dans ce contexte à Cuba.

Tout d’abord, précisions qu’outre les brigades « Henry Reeve » déployées lors de catastrophes naturelles et d'épidémies, Cuba a également conclu des contrats de coopération médicale à long terme avec des dizaines de pays, en vertu desquels le personnel médical cubain aide le pays hôte à renforcer son système de santé national. Actuellement, 28 000 membres du personnel médical et infirmier travaillent dans 59 pays. Cuba propose trois formes d'assistance médicale : (a) Cuba assume la totalité des coûts dans les pays très pauvres  ; (b) les coûts sont partagés entre Cuba et le pays hôte ; (c) Cuba est rémunérée pour les services fournis. Le pays ne donne pas de détails sur les modalités exactes appliquées pour chaque pays.

« Les Brigades n’ont pas un but humanitaire, mais bien économique »

Les États-Unis accusent Cuba d'utiliser les Brigades à des fins purement lucratives. Cuba ayant perdu le soutien du Venezuela et ses revenus provenant du tourisme, les brigades constituent sa seule bouée de sauvetage, selon les critiques.

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Cuba forme un grand nombre de citoyen∙nes s à la médecine, au-delà de ses propres besoins. Elle utilise ce potentiel supplémentaire dans ses programmes de coopération internationale. Historiquement, on constate que les circonstances (perte de l'aide de l'URSS, crise économique et ouragans) ont forcé Cuba à abandonner le modèle de solidarité gratuit. Le pays n'a par ailleurs jamais nié que les missions médicales représentaient un apport financier important. Les pays qui en ont la possibilité paient. Toutefois, en cas de catastrophe naturelle majeure dans des pays disposant de peu de ressources, ces pays ne prennent en charge que les frais d'hébergement du personnel humanitaire cubain. Ce fut le cas après la tempête Mitch (1989) en Amérique centrale et après les tremblements de terre au Pakistan, en Haïti, au Chili. Les missions médicales en Afrique de l'Ouest dans le cadre de la lutte contre le virus Ebola ont été financées par l'Organisation mondiale de la santé grâce aux dons d’ONG et de pays riches.

Lorsque le Brésil (18 novembre), l'Équateur et la Bolivie (19 novembre) ont mis fin à leur coopération avec les 9 500 Cubain∙es des Brigades, cela a porté un coup sérieux au budget cubain. Cependant, le gouvernement cubain ne communique que peu de données concrètes. Le ministère de la Santé de Cuba n'a donné des chiffres que pour l'année 2017 : cette année-là, le pays a reçu 9,6 milliards de dollars pour ses services médicaux apportés à l’étranger (personnel et produits pharmaceutiques). On part généralement du principe que les services médicaux rapportent davantage à Cuba que le tourisme.

 

 

On ne sait pas selon quelles modalités de coopération les Brigades Henry Reeve sont actuellement déployées dans la lutte contre le Covid-19. Le Dr. Carlos Pérez Díaz, membre de la brigade active dans la région italienne de Lombardie a déclaré à un journal local : « Nous n'avons parlé d'aucune forme de paiement. Nous sommes ici pour travailler ensemble, le gouvernement italien nous assure le logis et le couvert. Nous sommes présents dans la région à titre purement solidaire ».

« Les brigades sont une forme d'esclavage moderne »

Certaines critiques affirment que les médecins cubains en mission sont exploités, dans le sens où leur participation ne serait pas libre et où ils recevraient un salaire médiocre.

Tous les médecins n'ont pas la possibilité de rejoindre une brigade ; ils doivent pour cela avoir été invités par la Colaboración Médica Cubana, chargée de l’organisation des brigades internationales. Ceux qui acceptent cette proposition signent alors un contrat de travail. Sur le terrain, dans le pays hôte, le personnel médical et infirmier travaille sous la coordination d'un chef de brigade et d'un membre du Parti communiste (PCC), qui sont chargés, entre autres, de communiquer avec le monde extérieur. C’est une pratique courante à Cuba aussi.

Si un tel cadre peut sembler strict, il ne faut pas oublier que jusqu'à il y a quelques années, les États-Unis mettaient tout en œuvre pour persuader les médecins cubains de « déserter ». Les États-Unis ont ainsi attiré des membres des Brigades en leur promettant des permis de séjour permanent. Ce n'est qu'à la fin de sa présidence que Barack Obama a éliminé cette possibilité, mais l'actuel président Trump fait à nouveau tout son possible pour « convaincre les membres des Brigades qu'ils sont exploités ». Pour sa part, Cuba protège le pays d'une trop grande fuite des cerveaux. Il est un fait que, par le passé, des centaines de médecins cubains ne sont pas retournés dans leur pays. Le gouvernement a jadis sanctionné ces « déserteurs » en leur interdisant d'entrer dans le pays pendant 8 ans. Compte tenu des dernières modifications apportées aux lois sur les migrations, Cuba accueille à nouveau ces médecins.

Qu'en est-il des honoraires des médecins de la Brigade ? À Cuba, un médecin gagne 70 dollars, ce qui n'est pas beaucoup pour nous mais représente le double du salaire mensuel moyen. Un médecin en mission est nourri et logé et reçoit en plus une prime limitée destinées à couvrir ses dépenses personnelles. Il ou elle continue de toucher son salaire habituel cubain, qui est versé à sa famille restée à Cuba. En outre, le médecin reçoit une prime mensuelle déposée sur un compte personnel à Cuba, qu'il ou elle touche une fois la mission terminée. En outre, les membres des Brigades médicales jouissent de certains privilèges ; par exemple, à la fin de leur mission de deux ans, ils peuvent bénéficier de tarifs douaniers préférentiels sur l’importation de toutes sortes d'appareils ménagers difficiles à obtenir à Cuba.

S'il est vrai que, selon les normes cubaines, les médecins envoyés en mission sont très bien payés, il est tout aussi vrai que, dans le cadre des accords de coopération bilatéraux, Cuba facture un montant beaucoup plus élevé par membre du personnel de la Brigade, soit 3 à 5 000 dollars par mois. Peut-on considérer cela comme une exploitation des membres des Brigades cubains ? Difficilement, car Cuba applique cette même méthode de travail à toute coopération avec des entreprises étrangères travaillant sur l'île. Les travailleurs cubains employés dans la construction d'hôtels gérés par des groupes espagnols ou français reçoivent ainsi le salaire national en vigueur plus une prime, tandis que l'entreprise étrangère verse au gouvernement un montant par travailleur beaucoup plus élevé. C’est ainsi que le gouvernement cubain finance la gratuité de l'enseignement, des services de soins de santé et des retraites.

« Cuba exploite abusivement les brigades médicales à des fins diplomatiques »

Selon les critiques, Cuba se sert des brigades médicales pour se forger des alliés diplomatiques sur le plan international afin de briser le blocus américain. Les États-Unis avertissent les pays qui ont recours aux services médicaux cubains qu’ils se font manipuler.

Cuba se présente en effet volontiers comme un pays guidé par des principes humanistes et de la solidarité internationale. Et il est vrai que la qualité de ses soins de santé et de son système éducatif, d'une part, et les services médicaux internationaux mais aussi éducatifs et sportifs qu’elles proposent, d'autre part, constituent de solides atouts en faveur des autorités cubaines. Il n'y a par ailleurs rien de mal à diffuser ses principes et ses pratiques de manière diplomatique. Par ailleurs, l'Union européenne ne fait-elle pas la même chose lorsqu'elle promeut son propre modèle de démocratie ?

C'est un fait que les brigades médicales ont clairement contribué à la bonne image de Cuba au niveau international. Dans le cas du Honduras, après le passage de l'ouragan Mitch, les brigades médicales ont même contribué à rétablir les relations diplomatiques avec Cuba. Les efforts des médecins cubains dans la lutte contre le virus Ebola en Afrique de l'Ouest ont été reconnus et salués au niveau international. Dans le contexte actuel, Cuba met en avant les brigades médicales dans la lutte contre Covid-19 avec un slogan fort : « La solidarité n'est pas un produit de luxe de la révolution, elle en est l'essence même ». Il est évident que le gouvernement cubain n’entend pas passer à côté de l’opportunité de mettre en opposition sa propre solidarité internationale et le blocus meurtrier des États-Unis : ¡Solidaridad sí, bloqueo no ! ou encore « Cuba salva, el bloqueo mata » (Cuba sauve des vies, le blocus tue).

(c) De Wereld Morgen, 30-09-2020

Sources :
http://www.escambray.cu/especiales/coronavirus/cubasalva/ (overzicht van de Covid-19 Brigadas Henry Reeve)
https://salud.msp.gob.cu/tag/contingente-henry-reeve/ (video)
http://www.radiobayamo.icrt.cu/2020/04/29/desmienten-acusaciones-contra-las-misiones-medicas-cubanas/  
https://www.eltiempo.com/mundo/latinoamerica/en-que-consisten-las-brigadas-de-medicos-cubanos-enviadas-durante-la-pandemia-522602