“ Unis, nous serons invincibles et nous mériterons le respect; divisés et isolés nous périrons”. Un interview avec Tania Nijmeijer depuis La Havane

Tanja Nijmeijer, la combattante internationaliste hollandaise qui fait partie des insurgés des FARC-EP en Colombie, s’adresse au peuple européen depuis La Havane, à Cuba.

Elle est également connue comme "Eillen" ou "Alexandra", et fait partie depuis plus de 11 ans de la guérilla la plus ancienne du continent américain, membre aujourd’hui de la commission de paix des Forces Armées révolutionnaires de Colombie qui mène des dialogues avec le gouvernement colombien.

Habituée à porter son fusil et l’uniforme vert olive dans les forêts colombiennes, Tanja, dans son nouveau rôle à La Havane, aux côtés de ses camarades de la délégation de paix des FARC-EP au sein de laquelle tous font tout, nous a accordé un entretien en exclusivité pour l’Europe, au cours duquel elle nous a fait part de ses points de vue sur la crise économique que traverse le vieux continent et sur son avenir personnel en cas d’accord de paix en Colombie, et de son message pour les femmes et la communauté européenne appauvrie.

Nous reproduisons textuellement ses paroles.

Tanja, comme Européenne qui a décidé de s’intégrer à l’insurrection colombienne des FARC-EP, tu as participé à deux facettes de cette vie, d’abord comme guérillera de base, en combattant dans la jungle et les montagnes colombiennes, et maintenant, comme membre du groupe de dialogue à La Havane ; quelle expérience te laisse cela quand les Européens pensent que c’est un problème qui ne concerne que les Colombiens ?

Tanja Nijmeijer : Je pense que n’importe quel citoyen du monde a le droit et le devoir d’exprimer sa solidarité avec la lutte des peuples. Les Etats-Unis d’Amérique du Nord ont toujours montré une grande "solidarité" de classe, même avec des criminels de guerre comme Alvaro Uribe, et cela, sans que personne ne se scandalise. Il faut rééquilibrer la balance avec une véritable solidarité : celle qui ne peut pas s’exprimer avec des dollars ou une technologie de pointe, la solidarité morale et éthique avec la souffrance des autres.

Comment les Européens peuvent-ils contribuer à "sauver" ces actuels dialogues de paix qui ont tant d’ennemis ?

Tanja Nijmeijer : Pendant les longues années du « Plan Patriote », l’espace médiatique a été complètement fermé pour nous. Ils nous faisaient la guerre sur tous les flancs, non seulement avec bombes et mitraille, mais aussi à travers des médias. C’est une politique d’Etat d’endoctrinement massif ; peu à peu beaucoup de gens, surtout en zone urbaine où ils n’ont pas beaucoup de contact avec nous, ont fini par croire que nous, les guérilleros, sommes de terribles machines de guerre, que nous attaquons et massacrons les civiles sans respect pour personne, que nous agissons par intérêts personnels et sans idéaux - en somme, une caricature de terroristes au cœur de pierre.

Dans le fond, les ennemis des dialogues sont peu nombreux. La grande majorité des Colombiens sont fatigués du conflit et cherchent la paix, mais avec de la justice sociale. Les ennemis du dialogue sont ceux qui, d’une manière et d’une autre, tirent un juteux profit de la guerre. Nous devons leur montrer que ceux qui, comme nous, cherchons la paix, nous sommes beaucoup plus nombreux, et cela dans tous les espaces possibles. Je crois qu’il est important de réaliser en Europe un processus de sensibilisation destiné en premier lieu à une meilleure compréhension du conflit et des causes de la lutte armée en Colombie, Et en second lieu, à sensibiliser les gens sur le fait que la paix en Colombie nous concerne tous.

L’Union Européenne maintient-elle le statut d’ "organisation terroriste" aux FARC-EP ? Comment obtenir que cela change, pour faciliter le chemin de la paix en Colombie ?

Tanja Nijmeijer : Parfois je pense que la mémoire historique du vieux continent est une mémoire RAM (volatile). Pendant la deuxième guerre mondiale, les nazis appelaient "terroristes" ceux qui avaient le courage de se rebeller contre eux. En fait, c’était de là que vient réellement l’usage moderne du terme "terroriste". Les individus qui, comme nous, luttent contre la politique (économique) dominante, ont toujours été stigmatisés : auparavant ils parlaient de communistes, de rouges, de bandits, de racailles, les qualificatifs ne manquent pas. Et, dans la majorité des cas, l’histoire elle-même s’est chargée de révéler les véritables intentions derrière ces campagnes. Le seul fait que le gouvernement colombien vienne s’assoir, à La Havane, pour dialoguer avec nous ne démontre-t-il pas notre condition d’organisation politique ? Un dialogue de cette nature n’est possible qu’avec une organisation politique, avec des idées et des plans ; une organisation unifiée qui lutte pour un objectif politique commun.

Il est claire que cette liste noire d’organisations terroristes répond beaucoup plus aux intérêts économiques, géopolitiques des Etats et des transnationales (qui sont celles qui détiennent aujourd’hui le véritable pouvoir), qu’à la préoccupation humanitaire de maintenir la paix dans le monde. C’est donc au peuple, organisé et conscient de la juste cause qui nous motive, à exercer les pressions et actions nécessaires pour que ses dirigeants leur obéissent enfin.

Les Européens pensent en général que la lutte armée fait partie du passé, spécialement dans le cas d’une Européenne. Quel message veux-tu transmettre aux personnes qui pensent ainsi ?

Tanja Nijmeijer : Depuis le contexte européen, il est très difficile de comprendre le conflit en Colombie et la nécessité de la lutte armée. Il faut comprendre que la classe politique, la classe dirigeante, n’a pas le même caractère dans tous les pays. En Colombie, le régime a été exceptionnellement sanglant et cruel, depuis sa création. L’époque de La Violencia, qui donne naissance à des groupes d’autodéfense paysans, par exemple, les constantes, et totalement d’actualité, exécutions de dirigeants politiques démocrates ou de la gauche, le génocide politique de plus de 5000 membres de l’Union Patriotique dans les années 80, etc…

Les FARC sont une organisation politique qui naît de ces groupes d’autodéfense paysans qui n’ont pas eu d’autre option que de prendre les armes pour préserver la vie et la dignité. C’est le premier point de notre plateforme de lutte : une solution politique au grave conflit que vit le pays. Les fusils sont notre garantie pour préserver nos vies, mais dès que nous saurons qu’il existe de réelles garanties pour notre participation politique, économique et sociale, ceux-ci perdront leur fonction.

Et quant à ma participation à cette lutte, il est plutôt étonnant que l’implication massive des EU dans cette guerre ne provoque pas autant de commentaires de la part des médias qui sont par contre tellement préoccupés par le fait que quelques internationalistes aient décidé de prendre parti pour les gens ordinaires dans n’importe quel coin du monde, contre l’agression des forces dominantes. Car je ne suis pas la seule, ni parmi les FARC, ni dans le monde. Pour moi, c’est un devoir moral. Ce qui n’est pas normal c’est de rester assis sans rien faire.

Quel est réellement ton travail dans la commission de paix des FARC-EP à la Havane ?

Tanja Nijmeijer : Étrangement, on ne pose jamais cette question à un autre membre de la Délégation de Paix. Nous sommes une équipe réellement trop petite pour réaliser toutes les tâches qui incombent à une mission comme la nôtre. Par conséquent, nous devons tous faire un peu de tout, les foncions sont très variées, depuis participer aux discussions à la Table de Négociations jusqu’à différentes tâches d’ordre technique. Nous apportons absolument tous des idées, destinées à trouver le chemin de la Paix avec la Justice Sociale.

Dans le cas où tu devrais retourner au combat dans les montagnes colombiennes, cette expérience changerait-elle ta façon d’agir ? Et si c’était le cas, quel serait le changement ?

Tanja Nijmeijer : Pour moi, aussi paradoxal que cela peut paraître, il n’y a pas tellement de différences entre le combat physique dans la jungle et le processus de dialogues à La Havane. Nous, les guérilleros, recevons une formation politico-militaire, il y a toujours ces deux facettes dans notre vie quotidienne. Il y a une chanson des FARC qui dit : "Avec fusil ou sans fusil/ comme ils veulent, nous nous battons/ Nous sommes préparés/pour dialoguer ou combattre ". Et c’est ainsi, dans le débat politique comme dans le combat, il y a des embuscades de part et d’autre, il y a des francs-tireurs, parfois une grenade tombe tout près, et tu dois réagir rapidement pour ne pas être blessé.

Quelle vision as-tu de la crise sociale, économique et politique que vit l’Europe ?

Tanja Nijmeijer : La crise était inévitable. C’est l’évolution d’un système qui se trouve déjà sur l’échafaud, condamné à une mort certaine, et de cela nous devrions tous prendre conscience avant qu’il ne soit trop tard. C’est l’opportunité pour le peuple de réinventer une société plus juste et équitable. Je sais qu’en Europe, ce sont les plus pauvres qui paient les pots cassés, mais ils sont la majorité et ce sont eux - s’ils peuvent comprendre qu’ils ne sont pas différents des peuples du mal nommé tiers monde, sur le dos desquels ils vivent depuis trop longtemps - qui pourront changer le système.

Quelle est la sortie de cette crise ? Quel message envoies-tu à toutes les organisations, les dirigeants et le peuple en général, engagés dans la lutte pour améliorer le système de vie en Europe ?

Tanja Nijmeijer : Qu’ils ne se laissent jamais absorber ou aliéner par le système. Vous faites partie de ce grand groupe qui s’appelle citoyens du monde, et nous devons lutter tous ensemble. La crise ne peut ni ne doit se résoudre par des politiques expansionnistes qui tendent à améliorer de forme passagère le niveau de vie de la population d’un seul pays ou continent, aux dépens du pillage et de la soumission des autres. La seul solution durable c’est l’instauration d’un autre système, basé sur la solidarité et l’égalité de conditions pour tous les peuples.

Si ces dialogues arrivaient à bon terme, que ferais-tu ? Tu resterais en Colombie pour avoir une vie politique légale, tu retournerais en Europe pour faire de la politique là-bas ou tu irais vivre tranquillement dans ton pays pour oublier toute ton histoire en Colombie ?

Tanja Nijmeijer : Vraiment, une telle décision ne me correspond pas. Je considère que si nous signons un accord de paix, si nous obtenons quelques garanties réelles pour implémenter une action politique, le véritable travail commence pour nous, comme mouvement politique. Et je serai là, disponible pour n’importe quelle tâche dont aurait besoin la Colombie. Mon engagement est avec le peuple colombien et il est inconditionnel et pour un temps indéfini.

Quel message donnes-tu aux femmes européennes qui luttent sur ce continent ?

Tanja Nijmeijer : En avant, ça vaut la peine. Vous n’êtes pas seules, nous vous appuyons et nous admirons vos efforts et votre courage. Les femmes ont beaucoup à apporter et tout à gagner à tous les niveaux de la lutte des peuples. Cela me fait toujours plaisir lorsque je vois dans le monde entier tant de femmes combatives, résolues, qui osent rompre les schémas. Mais la lutte n’est pas contre les hommes, mais avec eux, à égalité de condition. J’ai toujours voulue être à la hauteur de ces femmes courageuses pour qui j’ai une grande admiration et qui me donnent la force de continuer la lutte, comme par exemple Policarpa Salavarrieta, Manuelita Sáenz, Maria Cano, Olga Benario, les nombreuses résistantes de la seconde guerre mondiale, les internationalistes de la guerre civile espagnole, toutes les guérilleras des FARC, et tant d’autres…

Quelque chose que tu désires exprimer au peuple colombien et au monde en général ?

Tanja Nijmeijer : Avec la crise globale qui s’étend à toute l’humanité, nous sommes devant une menace éminente et grave. Le capitalisme est en déclin. Une bête blessée à mort est très dangereuse et le seul moyen de se sauver c’est de lui faire face tous ensemble pour lui donner le coup de grâce. Il y a presque deux siècles, Simon Bolívar disait : “ Unis, nous serons invincibles et nous mériterons le respect ; divisés et isolés nous périrons”. Et ce qu’il avait compris à l’époque devient aujourd’hui une urgente nécessité.

 

source: Le Grand Soir