Histoire de Cuba 5: naissance et développement du socialisme (1961-75) (1)

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Développement interne
 

Le contexte dans lequel Cuba doit développer le socialisme est loin d’être évident: manque d’expérience des dirigeants, absence d’un parti politique, agression permanente d’une superpuissance voisine, développement économique et position faibles sur le marché mondial, peu de matières premières, victime d'un blocus économique et une intégration un peu forcée et rapide dans les relations économiques avec les pays socialistes.

Les besoins sociaux constituent la priorité absolue. 1961 est l’année de l’alphabétisation. En une année, on alphabétise toute la population. Ceci n’avait encore jamais été fait dans un pays du tiers-monde. Le système de soins de santé est développé systématiquement et appartient bientôt aux meilleurs dans le monde. En 1975, le gouvernement y consacre vingt fois plus de moyens qu’en 1958. Pour l’éducation, c'est onze fois plus. Des efforts similaires sont faits pour la culture et les sports. Un réel système de sécurité sociale est élaboré: des allocations en cas de maladie, invalidité et pension. On s’occupe du chômage. Toutes ces mesures coûtent beaucoup d’argent et se font au détriment des investissements économiques.

 
 
 

Le développement économique constitue une tâche beaucoup plus difficile. Initialement, on veut sortir de la monoculture (le sucre) pour s’industrialiser rapidement. Dans les circonstances de l’époque, c’est trop ambitieux. Dès 1964, on change de stratégie. Désormais l’accent est mis sur l’agriculture et la culture sucrière. Quoi qu’il en soit, il est clair que pendant les premières années de la révolution, on ne tient pas assez compte des lois économiques. Il y a un grand manque d’expérience et le gouvernement révolutionnaire est trop impatient. En 1970, tous les efforts sont concentrés sur une récolte record de 10 millions de tonnes de sucre. Le pays est mobilisé comme pour une guerre. Mais le projet échoue, c’est un grave échec économique et politique. La conséquence en est que les Cubains s’alignent de plus en plus sur l’URSS, tant pour les méthodes que pour le commerce extérieur. En 1972, Cuba rejoint le COMECON. Ce qui amène des relations économiques favorables, ainsi qu’une assistance technologique, mais qui maintient en même temps une position dépendante et la monoculture. Toutefois, les prestations économiques de la période 1961 – 1975 sont plus que satisfaisantes : il y a une croissance moyenne de plus de 5%.(1)

 
 

La majorité des révolutions au XXème siècle ont été menées par un parti. A Cuba, c’est inverse, c’est la révolution qui a fait le parti. Cette situation particulière donnera son propre cachet à la révolution cubaine. Pour le parti à constituer, trois forces politiques entrent en ligne de compte: le Mouvement du 26 juillet (M-26-7), le Directorio Revolucionario et les communistes (PSP). La situation est complexe et le processus ne sera pas simple. Le M-26-7 est d’une composition hétérogène et les convictions politiques sont parfois très divergentes. Ceci vaut également pour le Directorio qui, en plus, se méfie sérieusement des deux autres. Le PSP pour sa part, est le seul avec des racines marxistes-léninistes et des cadres qualifiés ayant de l’expérience. Mais le PSP s’est tenu longtemps à l’écart de la lutte armée, a fait des fautes graves dans le passé et doit affronter un violent anticommunisme, en pleine guerre froide. Le rapprochement avec l’URSS, avec laquelle le PSP a depuis longtemps des relations privilégiées, compliquera les choses.
En 1961 le PSP se dissout en tant que parti. En décembre, Fidel déclare que la révolution est marxiste-léniniste. Le communiste Aníbal Escalante est chargé de former une organisation unitaire, composée des ORI (organisations révolutionnaires intégrées). Cela ne fonctionne pas. Escalante y place surtout des membres de l’ancien PSP. En mars 1962, c’est la confrontation. Les ORI sont dissoutes et on crée un parti unifié, le PURSC (Parti Unifié de la Révolution Socialiste). Le 3 octobre 1965, le parti prendra son nom définitif, le Parti communiste cubain et le Comité Central est créé. Blas Roca, le secrétaire du PSP remet la bannière à Castro. A cette occasion, Fidel lit la lettre d’adieu de Che Guevara. En 1968, un incident important se produit. Au sein du parti, Escalante crée une fraction dissidente d’anciens fidèles de Moscou, la Micro-fraction. Ils critiquent la politique intérieure et surtout l’implication de Cuba dans les révolutions armées d’autres pays. Escalante envoie des informations confidentielles au Kremlin et tente de faire arrêter l’aide économique à Cuba, dans le but de détrôner Fidel et d’installer un gouvernement Communiste plus « loyal ». L’affaire est dévoilée, Escalante et une quarantaine d’autres personnes sont arrêtés et condamnés pour conspiration.

 
La confrontation avec les Etats-Unis
Mais la confrontation la plus importante au cours des années 60 est celle avec les Etats-Unis. Au départ, la CIA a essayé de miner la révolution de l’intérieur, à travers des groupes de guérilla, mais cela n’a pas réussi. Les Cubains sont conscients qu'on n'en restera pas là et s’attendent même à une invasion militaire. Le 3 janvier 1961, Eisenhower rompt les relations diplomatiques avec Cuba. Fin mars, la tension atteint son paroxysme. J.F. Kennedy annonce que les Etats-Unis ne respecteront pas les quotas sucriers et Washington publie un livre blanc sur la démocratie à Cuba, lequel doit préparer l’opinion publique à accepter une future invasion. Le gouvernement révolutionnaire, de son côté, prépare la population mentalement et militairement à cette attaque militaire. Le 15 avril, les bases aériennes cubaines sont bombardées dans le but d'anéantir la force aérienne de l'île. Le lendemain, Fidel déclare que la révolution est « socialiste ». Le 17 avril, 1.200 mercenaires envahissent les plages de la Baie des Cochons. A la surprise de tous, l'invasion est bloquée en 72 heures seulement. Les prisonniers seront libérés en échange de médicaments et de nourriture. L’écrasement de l’invasion militaire des Etats-Unis augmente considérablement le prestige de la Révolution Cubaine. La Maison Blanche ne compte pourtant pas mettre un terme à ses tentatives subversives. Sous la direction de Robert Kennedy, la CIA démarre une campagne de déstabilisation à grande échelle: l’opération Mangouste (Mongoose). De nouvelles aventures militaires n'en sont pas exclues et dès 1962, la tension remonte.
 
 
En janvier, Cuba est d'abord exclue de l’Organisation des Etats Américains. Le 3 février, Washington décrète le blocus économique total sur l'île. Ces faits sont à juste titre considérés comme le prélude et la préparation d’une attaque militaire. Fidel Castro cherche alors à obtenir le soutien et un pacte militaire avec l’URSS, afin d'empêcher une nouvelle invasion militaire . Khrouchtchev se contente de lui proposer d'installer sur l'île des missiles nucléaires, ce que le Gouvernement cubain accepte à contre cœur. Quand les Etats-Unis découvrent les faits, en octobre 1962, le monde est au bord d’un conflit nucléaire. Finalement Moscou décide - sans consulter Cuba – de retirer les missiles et la crise s'apaise. En échange, Washington s'engage à ne pas envahir Cuba à l’avenir. Mais les actions de subversion se poursuivent. En 1966, le président Johnson signe le US-Cuban Adjustement Act. Cette loi prévoit que chaque Cubain qui met un pied aux Etats-Unis, légalement ou illégalement, reçoive automatiquement un permis de résidence de séjour permanent. Quelques extraits:
« Le statut de chaque étranger qui est né à Cuba, ou qui est citoyen de Cuba et qui a été inspecté et obtenu la permission (sur parole d’honneur) de résider aux Etats-Unis après le 1er janvier 1959, et qui a été présent physiquement aux Etats-Unis pendant au moins une année, peut être régularisé par le ministre de la justice … comme un étranger qui reçoit l’autorisation légale pour une résidence permanente, si l’étranger le demande … »(2)
Ceci contraste de manière flagrante avec la façon dont sont traités les réfugiés de tous les autres pays d’Amérique latine. Le but est d’encourager l’immigration illégale de Cubains. A partir des années soixante, l'île subit de multiples missions d’infiltration, actes de sabotage, tentatives de meurtre. Jusqu’à la guerre bactériologique avec la dissémination des virus de la dengue, de la peste porcine et des maladies pour détruire les récoltes agricoles. Au cours de ces diverses opérations, 3.400 Cubains perdront la vie et beaucoup plus encore seront blessés. En 1976, un attentat fait exploser un avion de ligne Cubain en plein vol. Tous les passagers y perdront la vie.
 
 
Sous la pression des Etats-Unis, tous les pays de l’Amérique latine, à l’exception du Mexique, rompent leurs relations diplomatiques avec Cuba. Cet isolement ne durera que cinq ans. Dès le début des années 70, les relations diplomatiques avec la plupart de ces pays seront rétablies. En 1970, Salvador Allende est élu président au Chili. Il veut y réaliser le socialisme par la voie parlementaire. Cuba et le Chili entretiennent d’excellentes relations. En 1971, Fidel s'y rend pour une visite de trois semaines. Il appelle à une alliance stratégique entre les marxistes et les chrétiens de gauche. L’administration des Etats-Unis n’admet pas un second bastion rouge dans son arrière-cour. Le 11 septembre 1973, un coup d’Etat fomenté par la CIA met brutalement fin à cette deuxième expérience socialiste en Amérique latine.
 
 

Part 1: La période coloniale et la lutte pour l'indépendence
Part 2: La République (1902-1953)
Part 3: La lutte armée (1953-1959)
Part 4: La révolution prend forme (1959-1960)
Part 6: Naissance et développement du socialisme(1961-75) (2)
Part 7: Suite du développement du socialisme (1975-1986)
Part 8: La Recitification (1986-1990)
Part 9: La Période Spéciale (1990-)
Part 10: Réformes et isolement diplomatique (1994-1998)
Part 11: Des succès diplomatiques et Batalla de ideas (1998-)
Part 12 (fin): Bush, ALBA, Fidel et Raúl (2003-)

 
 
Notes:
 
 
(1) Calculé à base de Silva León A., Breve historia de la revolución cubana, Havanna 2003, p. 42.