Histoire de Cuba 4: La révolution prend forme (1959-1960)

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Un large gouvernement de transition est installé. Dans le nouveau cabinet ne siègent que trois personnes de la guérilla et une du M-26-7. La plupart des ministres proviennent de l’establishment et sont plutôt de tendance conservatrice. Manuel Urrutia est le nouveau président. C'est un juge conservateur et un anti-communiste convaincu, mais il a bien défendu la cause des révolutionnaires qui ont mené l’assaut de la Moncada. José Miró Cardona, un avocat de la haute société et également un conservateur, devient premier ministre. Fidel ne souhaite pas entrer au gouvernement. Il veut rester le plus près possible du peuple et veiller à la révolution à partir de cette position. Le monde des affaires nord-américain a confiance dans la nouvelle équipe et insiste auprès de son gouvernement pour une reconnaissance rapide. La présence de membres éminents de la bourgeoisie et l’immense soutien de la population créent logiquement une confusion dans les milieux politiques dirigeants des Etats-Unis.
 
Très vite, d’importants différends se manifestent entre le président et le premier ministre. De plus, le gouvernement ne se précipite pas pour décréter les mesures révolutionnaires. Le 13 février Miró démissionne. Fidel le remplace à condition que ses compétences soient élargies. A partir du mois de mars, plusieurs lois sont promulguées: baisse des loyers, des tarifs de l’électricité et des médicaments, introduction d’un salaire minimum, ouverture des plages au grand public, etc. Ces mesures rencontrent une grande sympathie du peuple et renforcent la crédibilité de la nouvelle direction.
 
 
En février, les tribunaux révolutionnaires entament le travail de jugement des criminels de guerre. On estime que Batista a éliminé environ 20.000 personnes.i Les séances sont ouvertes au public. Les procès sont pourtant le prétexte du déclenchement d'une première grande campagne internationale contre la révolution cubaine. Les tribunaux sont supprimés après quelques mois. Philipe Bonsal, l’ambassadeur américain à l’époque, mentionne dans ses mémoires que les criminels de guerre furent jugés suivant les principes des procès de Nürenberg et qu’il n’y avait pas eu de massacre, après la chute de Batista.

« Trente ans plus tôt, les mercenaires de Machado, accusés des mêmes actes criminels, ont été poursuivis comme des rats par le peuple et assassinés »(2)

Au mois de mai, la loi sur la réforme agraire est signée. Il s’agit d’une réforme modeste (3) et moins radicale que celle menée au Japon après la seconde guerre mondiale. Mais elle est malgré tout indigeste pour les grands propriétaires terrien, principalement des citoyens des Etats-Unis. A partir de ce moment, il est clair pour Washington qu’avec Fidel, « ça déraille ». Au sein du gouvernement cubain, c’est aussi le début d’une lutte entre les révolutionnaires d’une part, les réformistes et les conservateurs de l’autre. La tension monte, la confrontation est imminente. Le chef de l’armée de l’air dénonce la présence de communistes dans le gouvernement et fuit aux Etats-Unis, où il offre ses services. Le président Urrutia, peu soutenu par le peuple, entame une partie de bras de fer avec Fidel. En juin, il fait quelques déclarations anti-communistes dans les médias. Si le M-26-7 le souhaitait, il pouvait l’écarter sans le moindre problème. Mais Fidel mobilise le peuple en annonçant sa démission à la radio, le 16 juillet. Le pression sur le président devenue intenable, il démissionne à son tour. Il est remplacé par Osvaldo Dórticos, membre du M-26-7. Il y a des mobilisations massives et des grèves pour demander à Fidel de renoncer à sa démission. Le 26 juillet, il assume à nouveau la fonction de premier ministre. La démission d’Urrutia constitue un fameux mécompte pour les forces réactionnaires et pour Washington. Au mois d’octobre, une tentative de déstabilisation est organisée à Camagüey par quelques officiers, sous la direction de Hubert Matos, un ami personnel de l’ancien président. Cette action se mène une fois de plus au nom de l’anticommunisme, elle suscite une crise au sein du gouvernement et entraîne la démission de quelques ministres conservateurs et réformistes.
 
En octobre toujours, le président Eisenhower approuve un programme ayant pour but d’ébranler la révolution cubaine. Il comprend notamment le soutien aux groupes contre révolutionnaires, des attaques aériennes et navales, des attentats contre Fidel, la perturbation des émissions de radio, de télévision et la diffusion d' émissions de radio clandestines. Fin 1959, il n’y a toujours pas de liens entre Cuba et l'Union soviétique. A ce moment-là, il ne s'agissait pas d'une priorité pour le gouvernement Cubain et inversement, il régnait à Moscou un certain scepticisme envers la révolution cubaine.
Une vue rétrospective sur la première année de la révolution cubaine nous apprend qu’elle a démarré prudemment. Les mesures sont telles que le nombre d’ennemis de la révolution reste restreint. Si quelques initiatives modestes sont entreprises sur le plan social, l’accent est mis sur la consolidation de la direction politique et sur la réforme agraire. Le pouvoir économique est toujours entre les mains de la classe dominante et de quelques capitalistes américains. La réforme agraire n’apporte cependant aucun changement fondamental aux rapports de propriété et à la répartition des richesses.
Au cours des premiers mois de 1960, Washington intensifie son agressivité. L’apogée se manifeste le 4 mars: au port de la Havane, on fait sauter un bateau avec des armes en provenance de Belgique. Lors de l’enterrement des victimes, Fidel lance pour la première fois le slogan « Patria o muerte ». Pendant la même période, plusieurs accords économiques sont signés avec des pays de l’Est et la Chine. Au mois de mai, Cuba et l’Union soviétique établissent des relations diplomatiques. Les relations avec les Etats-Unis se dégradent de plus en plus. Les raffineries américaines à Cuba refusent de traiter le pétrole en provenance de l’URSS. En juin, une entreprise minière américaine refuse de payer ses impôts. En juillet, Washington décide de ne plus importer la quantité de sucre convenue. Le 6 août, Fidel annonce la nationalisation d’un certain nombre d’entreprises nord-américaines. L’administration des Etats-Unis exerce alors une pression politique sur certains pays de l’Amérique latine. Fin août, Cuba est formellement condamné par l’OEA, l’Organisation des Etats américains.
 
La confrontation monte d'un ton. Il y a de plus en plus d’actes de sabotage et d’attentats. Après une nouvelle explosion au centre de la Havane on érige, à partir du 28 septembre, un comité de défense de la révolution (CDR) dans chaque quartier. Dès janvier, une organisation de la jeunesse révolutionnaire avait été créée et en août, c’est le tour de la fédération des femmes Cubaines (FMC). A la fin du mois d’octobre, toutes les entreprises nord-américaines sont nationalisées. L’administration des Etats-Unis instaure alors un embargo à l’exportation: on ne peut plus exporter que de la nourriture et des médicaments à Cuba. Washington accroît aussi les actions militaires. Dès le mois de décembre, des contre-révolutionnaires entament une lutte de guérilla dans les montagnes de l’Escambray. Il reçoivent le soutien aérien des Etats-Unis. Cent mille Cubains sont mobilisés pour y mettre fin. Vers la fin du mois de février, la plupart des foyers sont éliminés. Mais ce n'est qu’en 1965 qu'un terme définitif sera mis à ces activités contre-révolutionnaires.
 
Fin 1960, le capitalisme est pratiquement éliminé à Cuba. Les entreprises les plus importantes ont été nationalisées, les conservateurs et les anti-communistes ne font plus partie du gouvernement, plusieurs organisations de masse sont créées et il y a un début d’alliance avec l’union soviétique et les pays de l’Est. Le pouvoir politique est consolidé et les forces réactionnaires éliminées. L’importante confrontation idéologique n’a pas mené à une division ou à un affaiblissement de la révolution. Le soutien de la population est énorme. Les fondations pour la phase suivante sont jetées: l’approfondissement de la révolution et la construction du socialisme.
« L’essentiel du programme Moncada était réalisé et au centre d’une lutte épique anti-impérialiste, la révolution Cubaine passa à la phase socialiste. »(4)
 

Part 1: La période coloniale et la lutte pour l'indépendence
Part 2: La République (1902-1953)
Part 3: La lutte armée (1953-1959)
Part 5: Naissance et développement du socialisme (1961-75) (1)
Part 6: Naissance et développement du socialisme(1961-75) (2)
Part 7: Suite du développement du socialisme (1975-1986)
Part 8: La Recitification (1986-1990)
Part 9: La Période Spéciale (1990-)
Part 10: Réformes et isolement diplomatique (1994-1998)
Part 11: Des succès diplomatiques et Batalla de ideas (1998-)
Part 12 (fin): Bush, ALBA, Fidel et Raúl (2003-)

 
 
Notes:
 
 
(1) Bourne P., Fidel: A Biography of Fidel Castro. New York 1986, p. 168.
(2) Szulc T., Fidel: A Critical Portrait, New York 1986, p. 483.
(3) Chaque individu peut avoir 302 hectares.
(4) Informe del Comité Central del PCC al Primer Congreso, Havanna 1978, p. 44.